La littérature et la vie militaire

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Eglantine
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La littérature et la vie militaire

Message par Eglantine » ven. déc. 07, 2018 9:05 pm

Bonjour,
En parcours quelques textes j'ai trouvé celui-ci  assez intéressant.
Saint-René Taillandier
La Littérature et la Vie militaire, à propos des ouvrages de M. Paul de Molènes
Revue des Deux Mondes2[sup]e[/sup] période, tome 10, 1857 (p. 404-422).
                                                                                                                                                               
Quand le XIXe siècle aura terminé sa carrière, je ne sais quelle figure nous ferons devant la postérité avec nos alternatives si rapides de grandeur et de misère, d’enthousiasme et de découragement ; mais à coup sûr ce ne sont pas les brillans épisodes qui manqueront à notre histoire. La vie littéraire est en cela toute semblable à la vie politique, là aussi les contrastes sont nombreux : à côté des signes de rajeunissement, il y a des signes de mort, et l’on ne sait vraiment quel jugement porter sur l’ensemble d’une telle époque, à moins de lui appliquer ce que Pascal dit de l’homme : « S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante. »
L’infatuation est certainement l’un des principaux symptômes de ce temps-ci ; la pusillanimité n’est pas un trait moins caractéristique de notre physionomie morale. De là le double devoir imposé aux publicistes qui suivent avec une attention sympathique et inquiète les destinées de notre âge ; ceux qui l’exaltent à tout propos et ceux qui le condamnent de parti pris sont également infidèles à leur mission. Pour moi, j’ai toujours pensé qu’en ces matières le désenchantement et l’indifférence n’étaient pas moins dangereux que l’adulation. Certes, quand le XIXe siècle se complaît dans ses œuvres et lâche la bride à son orgueil, c’est un devoir impérieux de le contredire, de lui rappeler ses fautes, de lui signaler tout ce qui lui manque, d’exercer enfin, comme le dit d’Aguesseau, les sévères fonctions de la censure publique ; mais s’il doute de lui-même, s’il renonce à poursuivre son but, s’il répète, en manière d’excuse, que l’âge de l’industrie a commencé, que le matérialisme a tout envahi, et que les lettres ne peuvent plus être qu’un passe-temps frivole, alors nous nous rappelons tant d’heureux épisodes qui rachètent les misères de la littérature matérialiste, et nous en voulons à une époque si richement douée de ne pas s’estimer davantage.
En réalité, si quelque chose a manqué à notre siècle, ce n’est pas la recherche de l’idéal ; ne serait-ce pas plutôt la notion claire, précise, de ce que représentent ces mots si souvent et si diversement employés ? A de certaines époques, a-t-on dit, le point difficile n’est pas d’accomplir son devoir, mais de le connaître ; nous pouvons nous appliquer cette parole. L’enthousiasme ne nous a pas toujours fait défaut ; seulement, aux heures où il s’est produit (hélas ! voilà longtemps déjà), il se laissait emporter au hasard, et nous n’avons pas su le diriger. Oui, le XIXe siècle a eu des générations ardentes, il a eu des éclairs d’inspiration et de poétiques élans ; mais si on lui eût demandé en ce temps-là vers quel but il marchait, l’incohérence de ses réponses eût accusé peut-être le vague de sa pensée. C’est un grand mal que l’enthousiasme à faux, et l’une des plus fâcheuses conséquences de ce mal, c’est qu’on se décourage vite : des hauteurs ambitieuses où l’esprit s’efforçait d’atteindre, on retombe alors dans un matérialisme vulgaire. J’ai bien peur que ce ne soit là tout un chapitre de notre histoire. Qui ne se rappelle cette période du siècle, période confuse, indisciplinée, mais généreuse, où l’on vivait par l’esprit au lieu de courir après l’or ? Chaque nouveau-venu apportait un système philosophique, une formule religieuse, ou tout au moins une révolution littéraire ; on voulait réformer le monde, et il n’y avait pas de poète si timide qui ne célébrât, comme le chantre de Pollion, la venue des temps prédits par la sibylle : naïf délire, prétentions ridicules, moins ridicules pourtant que notre sagesse d’aujourd’hui ! Il y eut alors des voix moqueuses qui firent une guerre de tous les jours à cet enthousiasme désordonné : assurément la raillerie était de mise, et le bon sens y trouva maintes fois son compte ; mais ces médecins de l’intelligence réussirent si complètement, que leurs malades semblèrent à jamais guéris de la sainte folie de l’idéal. Il fallait corriger des travers inoffensifs, réprimer de juvéniles équipées : on tarit la source des pensées généreuses. Peut-être s’aperçoit-on enfin, un peu tard seulement, qu’il faut régler l’enthousiasme, non le redouter et le proscrire. Au lieu de recommander aux rêveurs le souci des intérêts matériels, que ne leur conseillait-on simplement la vie active ? Que ne leur disait-on d’employer utilement cette ardeur de l’esprit dépensée en prétentions vaines ? L’idéalisme est une chose si belle qu’on doit le traiter avec respect, alors même qu’il s’égare.
Je sais bien qu’un enthousiasme vrai ne cède pas si facilement à la première attaque. Si l’enthousiasme n’est qu’une effervescence juvénile, une raillerie le met en fuite ; s’il vient de l’âme, la raillerie le stimule, et la contradiction double ses forces. Je sais bien aussi que, pour le diriger efficacement, il faut quelque chose de plus que les réprimandes ou les encouragemens des moralistes. La pratique du devoir est ici le souverain maître, et, comme dit le poète antique, c’est à la vie de corriger la vie. Bossuet, dans un admirable sermon pour la prise de voile de Mme de La Vallière, raconte symboliquement les destinées d’une âme, qui, poursuivant l’idéal à sa façon, se laisse prendre à des lueurs décevantes, s’attache à des choses indignes d’elle, et s’en va ainsi d’égarement en égarement jusqu’à ce que le sacrifice la relève. Dans notre société affairée, les occasions de sacrifice peuvent se présenter à nous sous bien des formes. Tout devoir est un sacrifice, toute carrière virilement acceptée est un moyen de réparation morale. La carrière des armes, pour ne citer qu’un seul exemple, ne peut-elle offrir à des gens de cœur ce refuge, disons mieux, cette existence nouvelle que la solitude du cloître offrait à la pénitente de Bossuet ? La vie militaire, pour qui sait la comprendre, est une sorte de spiritualisme en action. Il y a des biographies d’hommes de guerre qui ont le tendre et mystérieux attrait des biographies des saints. Pour le soldat comme pour le moine (je parle des âmes de choix, rares partout, au couvent non moins qu’à la caserne), la grande loi, la pensée constante, c’est le sacrifice, l’amour des privations et du péril, l’habitude de regarder la mort en face, l’exaltation de la vie morale, et quand l’homme qui nous donne ce spectacle a connu auparavant les maladies du siècle, l’enseignement qui résulte de ses transformations est d’autant plus sérieux. Certains officiers de l’empire, ceux-là surtout qui ont fait le moins de bruit, qui ont été braves sans fracas et dévoués sans ambition, les Fezensac, les Pelleport, ont laissé des mémoires où brille avec simplicité l’idéal du soldat ; si ces hommes, avant de revêtir l’uniforme, avaient essayé d’un autre genre de vie, s’ils avaient eu à traverser l’agitation morale et les rêveries inquiètes de leur époque, si leur main avait tenu une plume avant de tenir une épée, combien le récit de leur vie active serait plus intéressant pour nous ! Ce seraient là les leçons dont je parlais tout à l’heure ; on verrait chez eux, par de vivans exemples, l’enthousiasme utile substitué à l’enthousiasme des songeurs. 
L’écrivain dont les œuvres me suggèrent ces réflexions n’en est pas encore à écrire ses mémoires ; il a exprimé ses pensées à mesure qu’elles sont nées dans son esprit, tantôt sous la forme de contes, de romans, tantôt en des récits de batailles ou d’excursions militaires. Ce n’est pas un de ces officiers qui ont vieilli à leur poste, comme un moine dans sa cellule, et qui, en contant ce qu’ils ont vu, retracent sans y penser la simple et héroïque image du dévouement ; il est jeune, il aime les fanfares sonores et les occasions éclatantes. Ce qui nous intéresse particulièrement chez lui, c’est qu’il a pratiqué la vie littéraire avant de se vouer à l’existence du soldat. Il appartient tout ensemble à l’armée et aux lettres ; mais s’il est entré dans l’armée, ce n’est qu’après avoir connu les enivremens de l’imagination, les troubles et les défaillances de l’esprit. On se souvient encore de ses débuts ; il est un de ceux qui ont représenté le plus vivement peut-être la turbulence intellectuelle et morale d’une certaine période de ce siècle. Certes ce n’était pas l’enthousiasme qui lui manquait ; malheureusement cet enthousiasme ne savait où se prendre. Bien qu’il parlât sans cesse de l’idéal, il était évident que ce mot n’avait pas pour lui une signification précise. On voyait bien qu’il était fier, inspiré, qu’il avait horreur de la lâcheté et des pensées mesquines ; plus d’une fois cependant le démon de la jeunesse poussa son imagination à d’étranges audaces. Les choses les plus différentes l’attiraient tour à tour. Le bien et le mal, la vertu et le vice, semblaient avoir le même droit à son enthousiasme, pourvu que ce fussent des occasions de courage. Un vice intrépide, une vertu téméraire, c’était presque même chose à ses yeux. Il avait la passion de la témérité, en haine des lâches compromis, des capitulations honteuses qui composent trop souvent ce qu’on appelle la sagesse et la moralité du monde. C’était une âme ardente, inquiète, qui cherchait sa voie et ne l’avait pas trouvée. Or un jour ce vague enthousiasme s’est transformé en un enthousiasme viril ; ce chevalier errant de l’idéal est devenu un soldat. Qu’a produit cette transformation ? quel parti en a tiré l’écrivain ? quelles ressources peut-il y puiser encore ? Voilà ce que je voudrais savoir. Je disais tout à l’heure qu’à défaut d’unité, notre histoire contemporaine était pleine de brillans épisodes ; les écrits de M. Paul de Molènes nous offrent, si je ne me trompe, un de ces curieux et instructifs épisodes de l’histoire morale de notre âge.
M. de Molènes, dans ses premiers ouvrages, semble nourri des sentimens et des idées qui agitaient la société aristocratique de la France à la fin du XVIIIe siècle. On dirait parfois un élève du duc de Fronsac, ou tout au moins du prince de Ligne, un gentilhomme brave, spirituel, élégamment libertin, mais un gentilhomme qui a lu les lettres de Saint-Preux et les Souffrances du jeune Werther. Figurez-vous le singulier mélange que devait contenir la cervelle de ces désœuvrés. Nous sommes vers 1780 ; la régence et le règne de Louis XV ont laissé des traditions qui sont regardées encore comme la suprême loi du savoir-vivre ; impiété, libertinage, sont parfaitement de mise, pourvu que tout cela soit revêtu des grâces de la fatuité. Rire de Dieu et de la société, se jouer de toutes les lois divines et humaines, rien de mieux, si on le fait cavalièrement et sans déclamation. Soyez impie, débauché, mais soyez spirituel, soyez-le surtout avec le ton et le style d’un grand seigneur. L’impertinence du langage sauve les légèretés de la conduite. Le grand point, c’est de vivre en joie. Courte et bonne, disait une fille du régent, et elle ne demandait rien de plus à cette existence que Dieu nous a confiée ; il y a beaucoup de fils du régent à la fin du XVIIIe siècle. Or voyez le singulier contraste : tandis que cette dépravation élégante est le ton d’une certaine aristocratie de cour, l’ardente éloquence de Jean-Jacques Rousseau vient d’émouvoir les âmes, les drames de Shakspeare se répandent, Werther est traduit en français dès 1776, et des critiques enthousiastes, trente ans avant Mme de Staël, signalent déjà dans les lettres germaniques un spiritualisme qui fait honte à notre frivolité. Cet alliage de sentimens opposés est un des traits les plus curieux de cette période. M. de Molènes pensa que l’histoire littéraire n’avait pas assez tenu compte de ces symptômes, et il se donna la tâche de les mettre en relief. D’ailleurs ces détails appartenaient à l’histoire anecdotique beaucoup plus qu’à l’histoire générale ; c’était le domaine des mémoires et du roman. Le jeune écrivain avait ressenti avec une vivacité singulière la double inspiration que je signalais tout à l’heure ; en étudiant ces bizarreries de la société française à la veille de la révolution, en essayant de les retrouver et de les peindre, il obéissait à ses propres désirs. Le point de départ de M. de Molènes, c’est la période qui précède immédiatement 89, lorsque Voltaire vient de mourir, lorsque les âmes fatiguées du scepticisme s’en vont à l’école de Mesmer et de Cagliostro, lorsque, desséchées par les abstractions et par l’abus de l’esprit, les imaginations aspirent aux sources vierges que gardent encore les littératures étrangères, enfin lorsque les courtisans de Trianon vont devenir les émigrés de Londres et de Coblentz.
Nous verrons donc aux prises ces deux mondes si différens : d’un côté, la corruption insolente et fringante ; de l’autre, une sorte de renaissance spiritualiste et poétique ; ici des raffinés, des libertins, les jolis seigneurs dont parle le prince de Ligne, là des âmes pures et fières. Le contraste était heureusement choisi, et un poète moraliste y pouvait trouver de hautes inspirations. Était-ce une de ces inspirations que cherchait l’écrivain ? On n’ose vraiment le dire : quand il peignait en face l’un de l’autre un roué et une âme loyale, il hésitait entre ses deux héros ; parfois même ses préférences secrètes éclataient tout à coup, et nous étions rejetés en plein XVIIIe siècle. Si la candeur du personnage poétique était représentée avec amour, cette belle image semblait destinée à mieux mettre en relief tout ce qu’il y avait de hardi et de triomphant dans la débauche aristocratique. C’était là évidemment son idéal, c’était la première inspiration de sa plume ; il aimait la grâce et l’audace de l’impiété mondaine, il enviait ces titans à talons rouges qui bravaient le ciel et la terre en souriant. Ses deux premiers romans, George et Cécile et Valpéri, ne nous laissent aucun doute sur ce point. Qu’est-ce que George et Cécile ? La scène est sous Louis XV ; une jeune fille élevée en province est appelée à Paris par sa tante, riche coquette, grande dame équivoque, chez qui se réunissent les gentilshommes à la mode aussi bien que les chanteurs de l’Opéra, et là elle vit au milieu d’un monde de roués et de libertins. Rien de plus charmant, de plus frais, de plus gracieusement virginal que l’image de Cécile d’Eglény. Un jeune lord écossais, George d’Hamilcourt, voyageant à Paris, a vu la belle provinciale ; pur et fier comme elle, il comprend toute la valeur de ce trésor ; il l’aime, il sait se faire aimer ; George va épouser Cécile. Or le roi de l’aristocratie, le chef des habitués de l’OEil-de-Bœuf, M. le chevalier de Rivolles, a parié qu’avant un an, il ferait de Cécile d’Églény la plus habile des coquettes en renom, et du lord écossais le plus perfide des roués. M. de Rivolles gagne son pari ; ruses, perfidies, guet-apens, tout lui est bon pour satisfaire cette fantaisie infernale. On voit le contraste : George et Cécile, c’est l’amour et la poésie ; M. de Rivolles, c’est le génie du mal revêtu de toutes les séductions mondaines. Pour qui tient le jeune romancier ? A coup sûr George d’Hamilcourt et Cécile d’Églény ont excité les sympathies du peintre qui a si gracieusement tracé leur portrait. Un jour, par fantaisie, par curiosité, la tante de Cécile, Mme de Capries, qui a dans son château un théâtre de société, distribue à ses acteurs les rôles de l’Hamlet de Shakspeare arrangé par un des beaux-esprits de la troupe ; Cécile est Ophélie, George est le prince de Danemark, et leur amour s’épanouit au milieu des enchantemens de l’imagination. Les premières heures de cet amour, la poésie de Shakspeare couvrant de ses ailes ces deux candides figures, la pureté de l’âme rehaussée par le sentiment de l’art, ce groupe charmant et fier au milieu des raffinemens de la perversité mondaine, tout ce tableau révèle chez l’auteur une délicatesse vraiment poétique. George et Cécile ne sont-ils pas les héros de M. de Molènes ? Prenez garde : si ces deux figures sont dessinées avec amour, M. de Rivolles inspire à son historien une admiration qui se trahit sans cesse. C’est un triste personnage à coup sûr : il souille à plaisir ces deux âmes, il ne recule ni devant le mensonge ni devant l’intrigue ; mais quel esprit ! quelle aisance ! Comme il manie sa fine épée de gentilhomme ! Avec quelle grâce il satisfait ses abominables caprices ! avec quelle sérénité souriante il sait affronter et recevoir la mort ! Le duel qui met fin aux exploits de M. de Rivolles semble être en vérité la scène importante du roman. « Mes amis, fit le chevalier, je meurs avec autant de sérénité que Bayard, quoique ma vie n’ait pas été la même que la sienne. Comme lui, j’ai vécu sans peur, et, pour ceux qui sont comme vous en état de me comprendre, sans reproche. » L’écrivain, on le sent trop ici, veut être rangé parmi les hommes qui sont en état de comprendre M. de Rivolles. Il comprend donc à la fois et les caprices de M. de Rivolles et le pur amour de George et de Cécile ; il aime également les héros de l’OEil-de-Bœuf et les héros de Shakspeare ; entre les cœurs blasés et les cœurs vierges, le jeune conteur est impartial.
Malgré la grâce de certains détails, cette impartialité n’était qu’une débauche d’esprit, et il y parut bien lorsque M. de Molènes, dans le second de ses romans, continua sa peinture du XVIIIe siècle. Je parle de Valpéri, création étrange où la poésie du mal s’accorde toutes les libertés. C’est le délire de l’impiété aristocratique. On dirait que l’auteur a voulu créer un type à la manière de Byron ou de Goethe, un Faust, un Manfred ; mais au lieu d’un sombre rêveur d’Angleterre ou d’Allemagne, son héros est un gentilhomme de Versailles ; au lieu d’un penseur qui souffre, c’est un écervelé qui s’amuse. Faust est tourmenté par le démon de la science, Manfred est en proie aux révoltes du doute : Valpéri est un don Juan contemporain de Voltaire et de Cagliostro. Qu’on se représente, s’il est possible, un mélange de Laclos et de Byron, les Liaisons dangereusesunies par instans à la poésie de Childe-Harold ; on aura une idée assez juste de cette singulière tentative. Au milieu des peintures lascives et des insolences mondaines, on aperçoit tout à coup les traces de cette espèce de superstition particulière aux sociétés impies. L’idéal, qu’on a outragé dans ses plus pures images, — la religion et la poésie, — se venge de ses profanateurs en leur envoyant maintes apparitions ridicules. L’auteur de Valpéri croyait encore très sincèrement à cette fantasmagorie qui joua un si singulier rôle aux dernières années du XVIIIe siècle. Il nous le dit lui-même avec une franchise intrépide : « Il a existé au sein du XVIIIe siècle, dans la société française, une source d’inspirations émouvantes et fantasques, qui vaut bien pour la poésie les ondes même du Rhin ; je veux parler de l’amour du merveilleux, de cette ardente curiosité des choses ténébreuses et défendues qui commença avec les recherches hermétiques du régent, et finit avec les prestiges de Cagliostro, les découvertes de Mesmer et les prophéties de Cazotte. Je tâcherai de présenter au public ce contraste des préoccupations les plus légères, des plus futiles divertissemens du monde, avec ce fonds éternel de terreur qu’on cherche vainement à anéantir dans cette vie, avec ces superstitions d’une indestructible existence qui font tout à coup passer leur souffle funèbre dans les salons, sur des joues fardées et parsemées de mouches, tout comme elles les faisaient passer jadis sur les bruns visages des hommes de guerre et des hommes de religion dans la sombre enceinte des monastères et des châteaux-forts. » Ne voit-on pas dans ces premières inventions du conteur un sentiment confus de l’idéal ? Il hésite entre le bien et le mal, il va de la poésie du cœur à la poésie des sens ; il rêve avec les fées allemandes dans les prairies embaumées des bords du Rhin, et tout à coup je ne sais quelles fumées malsaines lui montent au cerveau et l’enivrent. Qu’importe ? Alors même qu’il s’enthousiasme à tort et à travers, c’est pourtant de l’enthousiasme qu’il éprouve ; quand il se fait le champion du chevalier de Rivolles et du marquis de Valpéri, c’est l’audace et la témérité qui le séduisent. Laissez-le se dégager des vaines fanfaronnades de la jeunesse : il y a là un cœur tout préparé déjà aux rudes labeurs de la vie, aux mystiques élans de la pensée. Un jour viendra où ce disciple de Laclos, devenu soldat de l’armée d’Afrique, ne lira plus sous la tente, pour se préparer à recevoir le feu des Kabyles, que les drames de Shakspeare ou l’Imitation de Jésus-Christ.
Cet idéal, qui s’épurera peu à peu chez M. de Molènes, il l’a cherché longtemps au sein du XVIIIe siècle. Unir l’élégance française à l’enthousiasme germanique, c’était là son rêve d’artiste. Or le XVIIIe siècle, qui avait donné, selon lui, le modèle accompli de la grâce mondaine, avait vu naître aussi les plus ardentes et les plus mystiques créations de l’Allemagne ; le siècle auquel appartiennent le Mondain, Zadig, les lettres de Voltaire, a produit aussi Wertheret Henri d’Ofterdingen. M. de Molènes essaya d’associer ces contrastes, et il écrivit le Chevalier de Tréfleur. « L’idée m’a séduit, disait-il, de faire fouler par les talons rouges des habitués de Trianon l’herbe du Rhin, cette herbe d’une fraîcheur sacrée, où les fées ont laissé traîner leurs voiles, où le cerf que poursuit le chasseur noir a passé, où tout poète consumé comme Novalis d’un mystique amour pour la nature désirera appuyer ses lèvres. » Le Chevalier de Trèfleur est une poétique histoire, une brillante et ingénieuse fantaisie, imaginée avec art, écrite avec souplesse, et qui exprime bien tout ce qu’elle veut exprimer ; le scepticisme, la fatuité des émigrés de Coblentz y sont spirituellement associés aux hallucinations des romantiques allemands. Ce chevalier qui prête son corps à un disciple de Faust, ce corps qui sert d’enveloppe tour à tour à un gentilhomme de Versailles et à un candide enfant de la Germanie, c’est la personnification de l’auteur lui-même, alors qu’il poursuivait à sa manière l’alliance de l’Allemagne et de la France. Par malheur, à la fin du récit, le corps du chevalier tombe dans le Rhin et n’en sort plus. Est-ce là encore un symbole ? J’ai bien peur en effet que le spirituel écrivain ne nous ait donné ici, sans le vouloir, la réfutation de ses propres rêveries. L’Allemagne n’est pas seulement le pays d’Hoffmann et des illuminés ; l’union de l’Allemagne et de la France, si désirable à tous égards, ne pouvait être accomplie par le chevalier de Tréfleur, et ceux qui la tenteraient comme lui seraient sûrs de se noyer dans le Rhin. Le romantisme de Henri de Kleist et d’Hoffmann n’a été qu’une crise dans la poésie de nos voisins, une crise qui n’a pas été inutile au moment où elle s’est produite, qui est aujourd’hui encore curieuse à étudier, mais d’où l’esprit germanique est sorti depuis longtemps. Si vous voulez trouver l’inspiration allemande avec son charme le plus vrai, son originalité la plus féconde, ce n’est pas chez Hoffmann qu’il faut la chercher.
Après cette excursion aux bords du Rhin, M. de Molènes est revenu en France, il est revenu à son cher XVIIIe siècle, et, rencontrant sur le pavé de Paris un jeune gentilhomme possédé d’un immense désir d’aventures, aussitôt il s’est embarqué avec lui sur l’Océan pour chercher fortune au bout du monde. Remarquez cette inquiétude, ce besoin de mouvement, cette recherche incessante d’un idéal qui s’enfuit toujours ; l’enthousiasme de M. de Molènes n’a pas encore trouvé son objet. Déjà cependant il commence à soupçonner que l’action lui vaut mieux que la rêverie. Tout à l’heure il poursuivait la poésie du mysticisme, voici maintenant la poésie de la mer. Briolan (c’est le nom de son héros) parcourt les mers lointaines sans savoir où il va. Ce n’est pas un de ces hardis flibustiers français qui, dès le XVIIe siècle, ont contribué à l’établissement de nos colonies ; ce n’est pas le corsaire de Byron, révolté contre la société et le genre humain ; c’est un rêveur qui a besoin de bruit et d’action pour tromper le tourment de son âme. Quel est le sens de ces pérégrinations inouïes ? Pourquoi ces duels, ces batailles, ces aventures amoureuses chez les sauvages, ces prouesses de chevalerie au milieu des Caraïbes ? Briolan l’ignore lui-même, ou du moins les explications qu’il nous en donne n’expliquent absolument rien. Ce n’est pas pour se distraire d’un amour malheureux qu’il s’est jeté dans cette vie extravagante ; non, il est amoureux de la mer, des vagues qui l’emportent, de la tempête qui secoue son navire, du danger qu’il brave sans motif. M. de Molènes décrit ainsi un des compagnons de son héros : « Épris de l’infini et de l’inconnu, plus inquiet que les vents et les nuages, il détruisait à plaisir tous les tranquilles bonheurs dont l’entouraient d’aimables et sourians génies… Il était de ceux qu’entraîne en son abîme cette sirène qui habite des gouffres bien autrement profonds que les gouffres marins, l’idéal. » Ce portrait convient aussi bien à Briolan qu’aux aventuriers qui l’accompagnent ; il convient, si j’ose le dire, à l’auteur lui-même dans cette première phase de son talent. Quel est cet idéal à la poursuite duquel il se sent entraîné ? Rien de sérieux assurément, une écume qui blanchit à la cime d’une vague, un nuage qui fuit à l’horizon. Si le romancier avait donné plus de précision à sa peinture, il aurait pu créer un type original et vrai ; Briolan aurait pu être l’image de certaines générations avides, ardentes, mais sans foi, sans croyances positives, incapables de comprendre la réalité du devoir, et consumant leur activité malsaine en de stériles aventures.
Que serait devenu le talent du jeune écrivain, si la révolution de février n’avait pas réveillé chez lui le sentiment de la réalité ? Aurait-il réussi à trouver sa voie ? aurait-il renoncé à ce XVIIIe siècle de fantaisie, qui ne pouvait fournir un sérieux aliment à sa pensée ? Je crois que l’auteur de Valpéri, réduit à ses seules forces, aurait eu quelque peine à se transformer ; je crois que la vie exclusivement littéraire lui eût été mauvaise, mais je crois aussi qu’il était mieux disposé que personne à suivre les plus rudes avertissemens du destin. Il l’a dit lui-même : « Je défie tous les René, tous les Werther, tous les Obermann de poursuivre leurs langoureuses amours avec les chimères derrière dix tambours qui battent la charge. J’ai pensé souvent qu’aux heures du combat il en était de certaines pensées qui gisent silencieuses au fond de notre cœur comme de ces braves dont parle le Cid, que le péril met soudain debout dans les ténèbres : Nous nous levons alors… Si les balles ont fait entrer la mort dans nombre de corps, dans combien d’âmes ont-elles fait entrer la vie ! » M. de Molènes est une de ces âmes ; il s’est levé à l’appel du péril, et les balles sifflant autour de lui ont mis en fuite les apparitions décevantes qui égaraient sa jeunesse. Il venait de terminer le récit des aventures de Briolan, lorsque la révolution de février lui mit une épée à la main. La transformation fut subite. Les enfans du peuple de Paris étaient organisés en gardes mobiles, et le suffrage universel ayant été naturellement accordé à une troupe issue de la révolution, ce fut à eux de choisir leurs officiers ; l’auteur du Chevalier de Tréfleur se présenta aux élections et fut nommé lieutenant. Nous voilà loin de M. de Valpéri et du chevalier de Rivolles ! Les épreuves par lesquelles va passer le lieutenant de la garde mobile vaudront mieux pour lui que n’ont valu pour Briolan les émotions incohérentes de ses voyages d’outre-mer. Voici une mer aussi, voici de vraies tempêtes, des batailles dans les rues, des aventures où une société entière est engagée, toute une réalité terrible et féconde. M. de Molènes y prit goût ; le tableau qu’il en a tracé ici même [1] est certainement l’une des œuvres les plus poétiques et les plus vigoureuses qui soient sorties de sa plume. En racontant les destinées de la garde mobile, M. de Molènes ne nous a pas seulement révélé toutes les vaillantes inspirations de son âme à une heure décisive ; il a écrit une page de la révolution de février, une page ardente, à la fois enthousiaste et satirique, une page qui fera partie de cette histoire, comme la Curée de M. Auguste Barbier appartient à l’histoire de 1830.
Ramené ainsi à la réalité, M. de Molènes y puise de nouvelles forces. Les affaires et les dangers de l’heure présente lui font oublier sans peine son fantasque tableau du XVIIIe siècle. Deux luttes, très différentes l’une de l’autre, mais également empruntées au monde réel, vont inspirer la verve du conteur. C’est le moment où l’esprit révolutionnaire fait apparaître sur le théâtre de la vie publique des types prétentieux et grotesques ; c’est aussi l’époque où, la garde mobile étant dissoute, les jeunes officiers de 1848 sont obligés de perdre leurs épaulettes, ou de les gagner une seconde fois. Cette condition n’effraya pas M. de Molènes ; il sentait que la vie militaire était sa vocation véritable. Capitaine baptisé par le feu, il redevint bravement sous-officier, et continua dans l’armée d’Afrique le noviciat commencé sur les barricades de juin. Ne croyez pas cependant qu’il renonce à sa plume ; la vie militaire est pour lui une des formes de l’art et de la poésie. L’action, loin de supprimer la rêverie, lui donnera une carrière et un but. Tout en se battant contre les Arabes, il prête l’oreille aux clameurs de Paris, et de cette même plume qui racontera la prise de Laghouat dans des pages où pétille la poudre, il trace maintes peintures satiriques de ce monde parisien qu’il a quitté. Tableaux de la vie militaire en Algérie, piquantes satires de la mêlée parisienne, tels sont les premiers produits de sa verve, une fois qu’il eut attaché à ses épaules le rouge bernous du spahi.
Ce brillant spahi de 1849 a-t-il toujours gardé la mesure dans ses attaques contre les avocats et les bourgeois ? Ce n’est pas là précisément la vertu du spahi. Ses railleries sont des charges à fond, ardentes, impétueuses, le sabre lançant des éclairs et frappant d’estoc et de taille. Il y a dans ces Caractères du Temps bien des pages que l’auteur ne signerait plus aujourd’hui : le Repentir de Figaro, pour ne citer qu’une seule de ces satires altières, violait manifestement le bon goût et la justice. Une certaine licence soldatesque, unie à des prétentions de gentilhomme qui rappelaient trop les premiers héros du conteur, confondait à plaisir les émeutes grossières et les immortels principes de 89. Cependant, malgré les erreurs qu’il a pu y commettre, M. de Molènes aurait tort de regretter tout à fait cette campagne. Ce qui nous intéresse surtout dans ces tableaux, c’est le développement de son éducation morale. Le même esprit qui s’enthousiasmait naguère pour les scandaleuses prouesses de Valpéri et du chevalier de Rivolles rencontre dans la vie militaire toute une source d’aspirations religieuses ; un cortège de mystiques visions l’accompagne sous la tente. Dans ses satires du désordre intellectuel et moral mis à nu par la révolution de février, dans la Comédienne, dans Cornelia Tulipani, ces sentimens se dégagent déjà, quoique sous une forme amère et à travers des tableaux trop crus. Ils brillent d’une lumière bien autrement vive dans ses récits des campagnes d’Afrique. Un des meilleurs tableaux qu’ait tracés M. de Molènes, c’est bien certainement, avec la Garde mobile, celui qu’il a intitulé Voyages et Pensées militaires. La vie du bivouac, les émotions de la bataille, la vue des morts et des mourans, tout cela est senti et décrit comme par un gentilhomme chrétien. Les pieuses pensées naissent et s’envolent mélodieusement au milieu des cris du combat et des inspirations guerrières. L’auteur trouve tout à coup des accens d’une douceur inattendue. On s’aperçoit bien qu’il n’écrit pas une phrase banale, quand il parle de l’influence si tendre, si suave, et pourtant si virile, exercée sur lui par l’Imitation de Jésus-Christ ; il porte dans sa sabretache le merveilleux manuel de la vie ascétique, il l’a relu ce matin avant de marcher au feu. Un jour il rencontre un de ses camarades, l’épaule fracassée par une balle, et dont le visage exprime une merveilleuse douceur. « Dieu, s’écrie-t-il, nous permet quelquefois d’acheter par un peu de sang des instans d’une paix inconnue à ceux dont les veines ne se sont jamais ouvertes. Depuis que la croix s’est levée sur le monde, tout être qui souffre, s’il supporte avec résignation sa douleur, sent qu’il marche dans une voie bénie. Il éprouve dans toute son âme un apaisement subit, un bien-être secret et profond. Je crois qu’il reçoit la visite de celui qui n’a oublié aucune des angoisses de la chair. » Ces pensées religieuses, unies aux sentimens militaires, reviennent souvent dans les récits de M. de Molènes, et y produisent plus d’effet que ces polémiques où sifflent comme des balles des paroles méprisantes. La mort du général Bouscaren, dans ce récit de l’expédition de Laghouat, est vraiment un tableau de maître, et les deux inspirations que nous venons de signaler s’y combinent avec une harmonieuse grandeur. 
J’ai dit que je préférais ces vivans et chevaleresques récits à l’ironie hautaine du polémiste. Il y a pourtant un tableau où la dispute politique et religieuse, tempérée par la confraternité militaire, se déploie avec une verve originale. Je parle de ce dialogue philosophique intitulé les Soirées du Bordj. On ne s’attend pas sans doute à trouver ici un dialogue dans le goût de Platon. Le Socrate qui dirige cette controverse ressemble fort à M. de Molènes : c’est un capitaine de zouaves dissertant sur les choses les plus graves avec le sans-façon du bivouac, et commentant l’Évangile la pipe à la bouche. Le capitaine Plenho, Breton, gentilhomme et catholique comme Chateaubriand, zouave déterminé comme tel de nos généraux d’Afrique, est un de ces types qui représentent avec fidélité l’idéal de M. de Molènes. C’est à la fois un rêveur et un homme d’action, un idéaliste inspiré et un esprit pratique. Très orthodoxe d’intention, il a bien ses hérésies particulières ; il aime les vérités religieuses à la condition de les interpréter comme il lui plaît. Si son esprit est soumis, ses passions ne le sont guère, et tout en l’écoutant avec un vif plaisir, on ne peut s’empêcher de penser que c’est là un étrange prédicateur de morale. En un mot, il s’est accommodé à sa guise un christianisme poétique et militaire. Tel nous apparaît le capitaine Plenho, lorsque le soir, après dîner, sur la terrasse du bordj, sous la splendide clarté du ciel d’Afrique, il défend ses croyances religieuses contre les railleries démocratiques du docteur Lenoir. La scène est vive et vraie ; c’est à la fois la confession de l’auteur et la peinture exacte de bien des consciences, non pas seulement sous la tente du soldat, mais dans toute la société du XIXe siècle. Quelques réserves qu’on ait à faire, et tout à l’heure je dirai quelles sont les miennes, il est difficile de ne pas être charmé tout d’abord par la franchise du tableau. Ce qui m’y frappe surtout, comme dans le récit de la mort du général Bouscaren, c’est l’alliance des pensées religieuses et de l’enthousiasme du soldat. On aime à voir un homme qui a fait ses preuves de courage trouver dans l’Évangile la source des inspirations guerrières. Nulle part assurément les grands dogmes du spiritualisme, la distinction de l’âme et du corps, la soumission de la matière à l’esprit, n’apparaissent plus visiblement, n’éclatent sous une forme plus dramatique et plus familière à la fois que dans la vie des bivouacs ou au milieu de la fusillade. Un jour, c’était la veille d’une bataille, Turenne éprouve un tressaillement involontaire au bruit subit d’un coup de canon, et aussitôt, gourmandant son corps comme le cavalier sa monture : « Tu trembles, carcasse ! s’écrie-t-il ; tu tremblerais bien plus, si tu savais où je te conduirai demain. » Voilà le corps et l’âme, voilà leurs différences et leurs rapports établis d’un mot avec plus de précision et de force que ne le firent jamais les philosophes. M. de Molènes aime beaucoup ces braves paroles, comme dit Montaigne, ces mots courageux, comme les appelle Ronsard ; or, s’il en rencontre de semblables dans l’Évangile, vous devinez quelle sera son émotion : telle phrase, jusqu’ici peut-être restée inaperçue, est précisément ce qui le convertira au christianisme, et il y trouvera des argumens dont les théologiens ne s’étaient jamais avisés. Il y a bien des choses dans les versets de saint Luc, et il s’en faut sans doute qu’on en ait extrait tout ce qu’ils renferment ; l’originalité de M. de Molènes est d’y avoir vu, avant toute chose, le manuel du soldat. Il dirait volontiers, en modifiant le texte de Rousseau : « Les belliqueux accens de l’Évangile parlent à mon cœur. »
Est-ce à dire que cette verve et ce sans-façon militaire soient une suffisante excuse des hérésies du capitaine Plenho ? Non assurément ; si M. de Molènes a découvert dans l’Évangile certaines beautés cachées, il y a vu aussi des choses qui n’y sont pas. « Je crois qu’il peut être pardonné aux gens de guerre plus de choses qu’aux gens de plume ou de parole… Si mes idées sur le duel ou l’adultère sont coupables, j’espère que quelques os cassés me les feront pardonner ; nos douleurs sont nos patenôtres. » Ainsi parle le capitaine dans les Soirées du Bordj, et en effet ce René de corps-de-garde, comme l’appelle l’auteur lui-même, a de singulières théories sur l’amour. Ce serait, je le sais, faire acte de pédantisme que de chicaner M. de Molènes sur sa théologie. Il est pourtant certaines théories qu’il est difficile de laisser passer, car le goût n’y est pas moins intéressé que la morale. Le capitaine a parfaitement raison de reprocher aux démocrates l’emploi qu’ils font des livres saints. L’interprétation démocratique de la vie et de la mort de Jésus, cette manière de s’emparer du Christ, d’en faire un révolté, un martyr de la raison, de prêcher l’orgueil au nom du Dieu des humbles, et la conquête des biens de la terre au nom de celui qui a dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde, » tout cela révolte à bon droit le capitaine de zouaves ; mais lui-même n’interprète-t-il pas au gré de ses passions l’enseignement du Dieu crucifié ? Le capitaine Plenho a plus que de l’indulgence pour les faiblesses humaines : il a de la sympathie, et l’Évangile lui fournit toute une théorie sur ce point. La scène de la femme adultère, la scène de Madeleine essuyant avec sa chevelure les pieds du divin maître, prennent à ses yeux une signification inattendue. « Il me semble, s’écrie-t-il, que je saisis un symbole. Celui qui a été ici-bas l’image adorable de l’amour céleste a permis qu’il y eût à ses pieds une place pour l’amour né de l’humanité. » Oui, sans doute, une mansuétude inconnue aux habitans de la terre est un des divins caractères du Messie ; l’Évangile a révélé au monde les trésors de la miséricorde céleste, il a fait du repentir la première des vertus, et il ne faut pas oublier qu’en protégeant la femme adultère par une parole sublime, Jésus condamnait l’orgueil des pharisiens. Prenons garde cependant ; si vous supprimez toutes ces nuances, si vous voyez là un symbole trop complaisant, ne ferez-vous pas comme ces démocrates que vous blâmez si fort ? Le ton est différent, le résultat est le même ; c’est toujours une confusion de mots et d’idées qui falsifie la divine parole. Jésus absout la femme adultère, c’est-à-dire la femme qu’il a sous les yeux, que les pharisiens lui amènent, dont il voit le cœur repentant ; vous recueillez ces miséricordieuses paroles, et, les traduisant à votre guise, vous finissez par y trouver non plus seulement l’absolution du pécheur, mais la glorification du péché. Est-ce trop dire ? Non, la pente est glissante en ces délicates matières ; on commence par exprimer à propos de la femme adultère les raisons qui expliquent la décision du Sauveur, on finit par écrire ces mots : « La faute, quand elle est d’une certaine nature, emporte peut-être plus que la miséricorde du divin juge. »
Je n’insisterais pas sur la théologie du capitaine Plenho, si je n’y voyais un des écueils dont l’écrivain doit se défier. Animé des pensées les plus saines, des sentimens les plus énergiques dans ses tableaux de la garde mobile et de la prise de Laghouat, il est revenu bientôt aux inspirations mondaines, et il y est revenu parfois avec quelques-uns des travers que nous avons signalés dans sa première période.
Quand l’inspiration mondaine et la pensée guerrière se combinent avec mesure, comme dans cette gracieuse histoire intitulée une Légende mondaine, je m’empresse d’applaudir. Le capitaine Séléki, converti à la religion par une coquette à l’esprit fantasque et emportant sous le feu des Kabyles le souvenir de son ivresse d’un jour, est une figure intéressante. Pieux, austère, habitué à souffrir, il garde au fond de son cœur une image déchue et toujours adorée, il prie à son tour pour celle qui l’avait retiré du mal, et il n’aspire qu’à la retrouver au ciel. Le contraste est piquant et habilement rendu. Malheureusement M. de Molènes n’a pas toujours conservé si bien la mesure. On s’intéresse au capitaine Séléki ; sans le talent du narrateur, s’intéresserait-on à ces brillans officiers, capitaines de zouaves et de spahis, qui ne semblent être allés en Afrique que pour donner à leurs amours un cadre original et splendide ? Certes l’amour tient une grande place dans la vie humaine, la faculté d’aimer est un des plus précieux attributs de notre nature, et l’homme qui n’a pas vécu par le cœur, fût-il éminent par l’action et par l’intelligence, n’a eu qu’une existence incomplète. L’analyse de l’amour, l’étude des phases diverses de la passion, des circonstances où elle éclate, des caractères particuliers qu’elle revêt, du bien et du mal qu’elle produit, tel est donc l’inévitable sujet des peintures du roman ; mais est-ce bien cet amour, objet des analyses du moraliste, qui remplit les nouvelles dont nous parlons ici ? M. de Molènes est-il un observateur ? prend-il plaisir à étudier le jeu des passions humaines et à le reproduire sous une forme vivante ? Il n’a rien publié jusqu’ici qui atteste chez lui ces dispositions de l’esprit. J’ai beau chercher, je ne vois qu’un seul type dans tous les tableaux qu’il a peints, un type vrai sans doute, mais plutôt glorifié qu’étudié, un type proposé comme modèle au lieu d’être examiné avec franchise. Ce personnage unique, vous le connaissez, c’est don Juan, capitaine de zouaves. Il a pris, sous le ciel d’Alger, des allures énergiques et fières ; son teint est bronzé par le soleil, son âme s’est retrempée dans la solitude des bordjs. C’est un don Juan tout nouveau, que personne n’a vu, que Mozart n’a pas rêvé, dont ne s’est avisé ni Byron, ni Hoffmann, ni Alfred de Musset, un don Juan à demi réformé par l’ascétisme militaire, mais qui se révèle tout à coup en des explosions irrésistibles. Il n’y a place dans son cœur que pour un seul amour, un amour immense, mystérieux, profond comme l’Océan, brûlant comme le vent du Sahara ; il l’affirme du moins, et nous voilà loin de la fameuse liste de Leporello. Prenez garde : la liste est plus longue que vous ne le croyez, car ce don Juan a changé de nom plus d’une fois. Il s’appelait hier Séléki, aujourd’hui c’est Sidi-Pontrailles, demain ce sera Robert d’Égleneul. Parlons sérieusement : le jeune et sympathique auteur des Histoires sentimentales et militaires n’est pas guéri, comme nous le pensions, des fantaisies de sa première manière. Il avait tenté autrefois l’impossible alliance de Valmont et de Werther ; il dépense aujourd’hui les dons les plus poétiques de son talent pour associer de vive force lord Byron et Brantôme.
Ces erreurs que je dénonce à l’auteur lui-même (M. de Molènes est un esprit trop loyal pour ne pas apprécier ma franchise, et il a tenu autrefois la plume du critique avec autant d’indépendance que de verve), ces erreurs qui ont embarrassé souvent ses lecteurs les plus sympathiques, il les rachète par des détails charmans, des pensées délicates, l’horreur de toute lâcheté, des accens qui viennent du cœur, et une singulière poésie d’expressions. Brantôme a écrit un curieux livre intitulé Rodomontades espagnoles ; l’historien des dames galantes et des grands capitaines emploie ce terme sans aucune ironie, et s’il met des Espagnols en scène, c’est que cette nation, dit-il, est « brave, bravache et valeureuse, et fort prompte d’esprit et de belles paroles proférées à l’improviste. » M. de Molènes est tout plein de ces rodomontades, de ces belles paroles proférées à l’improviste ; il a de la vénération pour don Quichotte, et quand il parle de l’idéal, on sent bien que ce n’est pas chez lui une vaine formule. Chevalerie mondaine, chevalerie militaire, chevalerie religieuse, tout cela est sincère dans son imagination comme dans sa vie ; je voudrais seulement que des sentimens profanes ne vinssent pas altérer si souvent les mystiques effusions de son spiritualisme. Je n’en citerai qu’un exemple. M. de Molènes a prononcé de fières paroles à propos de la mort, il la défie comme un Celte, il lui sourit d’avance avec une curiosité ardente et une intrépidité mystique, il lui sourit au nom de l’Évangile comme au nom de l’honneur du drapeau, et je me suis rappelé, en le lisant, ces paroles de Fénelon qui pourraient servir d’épigraphe aux Voyages et Pensées militaires : « Quand on est chrétien, il n’est pas permis d’être lâche. L’âme du christianisme, si on peut parler ainsi, c’est le mépris de cette vie et l’amour de l’autre. » Ces mots disent tout ce qu’il faut dire sur ce grand sujet de la mort, et ils le disent avec une précision admirable. Mépriser cette vie, rien de mieux, mais il faut craindre d’en faire fi par jactance, d’estimer trop bas cette existence d’un jour, condition et fondement d’une existence immortelle. Si on agit ainsi pour obéir à la mélancolie surannée de René ou de Werther, si on s’inspire, pour mépriser ce don divin, non pas d’une pensée chrétienne ou spiritualiste, mais du souvenir des gentilshommes blasés ou des esprits violens ; enfin si on écrit cette phrase : « Le détachement de la vie est la première condition de la vie spirituelle et de la vie élégante, c’est par là que les bandits touchent aux raffinés et aux saints, » il y a là une confusion de sentimens qui excite une invincible défiance. Ces raffinés, ces saints, ces bandits, associés d’une façon si étrange, nous avertissent que l’auteur a mal lu l’Imitation, puisqu’il n’y a vu, comme dans Werther et René, qu’un manuel de poésie.
C’est la faute de M. de Molènes si on est toujours amené à lui parler théologie, et si, pour juger les Solitudes de Sidi-Pontrailles, un Portrait de souvenir, les Souffrances d’un Houzard, on est tenté de demander conseil à Bossuet et à Fénelon, à Pascal et à Bourdaloue. Je n’insisterai pas davantage : j’aime mieux indiquer tout ce qu’il y a de qualités charmantes à côté de ces erreurs. Un rare mérite de M. de Molènes, c’est que, le premier, il a frayé la route à une sorte de littérature algérienne. L’Algérie a déjà un caractère propre ; M. de Molènes a saisi ce caractère en artiste et en poète. Artiste, il a peint les couleurs du paysage africain ; poète, il a compris la beauté de ce ciel profond et lumineux sous lequel l’orateur romain, comme il le remarque avec esprit, a placé le songe de Scipion. Ses tableaux du désert, tracés en quelques lignes, éblouissent les yeux. Les ravins de l’Atlas, les pentes du Jurjura, les fraîches vallées tout à coup aperçues au milieu des courses guerrières, les aspects de la mer et du ciel, les cactus, les aloës, les palmiers, tout cela est décrit au passage avec une richesse de tons qui rappelle Decamps ou Marilhat. Il a écrit sur Alger une page qui peint admirablement ce splendide bazar, ce merveilleux mélange de costumes, ce mouvement, cette vie bizarre, ces petites rues,… sont-ce des rues ? ces corridors sombres et tortueux, tout ce merveilleux fouillis qui nous montre, à quelques heures de Marseille, ce que Henri Heine appelle gaiement le bric-à-brac romantique du moyen-âge. Quand je vis Alger pour la première fois, je me crus transporté dans le monde même du romancier. À Blidah, à Médéah, sur les pentes du petit Atlas, au bord de ce torrent de la Chiffa où nos soldats ont tracé une route héroïque, partout je retrouvais les lieux et les personnages qu’il a décrits. Si M. de Molènes écrivait plus souvent des pages telles que ses Voyages et pensées militaires, le Jurjura pourrait lui appartenir un jour, comme le Caucase appartient à Michel Lermontof.
Pourquoi l’auteur de ces pages si vivantes, au lieu de peindre toujours le même officier obsédé de tentations mondaines, n’a-t-il pas étudié plus profondément cette France d’Afrique, dont il n’a guère décrit que les aspects extérieurs ? L’Algérie est une mine précieuse pour un homme qui l’a si bien pratiquée en poète et en soldat. C’est l’action qu’il faut peindre et tous les bienfaits de l’action ; c’est la lutte, le sacrifice, l’héroïsme caché, qu’il faut opposer à l’effémination de la société civile, à l’amoindrissement des caractères. Je ne rappellerai pas à M. de Molènes les intéressantes études que M. de Vigny a intitulées Servitude et Grandeur militaires ; sans sortir du cadre qu’il aime, il peut trouver des histoires, je ne dis pas plus dramatiques, mais plus conformes au tour de son esprit, plus appropriées aux instincts nouveaux de la société actuelle. M. Prosper Mérimée ici même, dans sa jolie comédie Don Quichotte ou les Deux Héritages, a spirituellement confronté deux générations très différentes, d’un côté un hardi don Quichotte, un colonel de zouaves vieilli au milieu de la guerre, c’est-à-dire toujours jeune de cœur et d’imagination ; de l’autre, son neveu, un jeune homme, un Parisien énervé par le luxe et par l’amour du gain, un triste vieillard de vingt-cinq ans. C’était là un sujet qui revenait de droit à M. de Molènes ; pourquoi se l’est-il laissé prendre ? Je désirerais au moins que ce fût là pour lui une indication féconde. M. de Molènes, chaque fois que l’occasion se présente, parle de la vie militaire en termes enthousiastes qui rappellent les meilleures pages du prince de Ligne ; malheureusement l’auteur tourne trop souvent court et s’arrête au seuil de son sujet. Cette vie militaire, qui lui a inspiré d’émouvantes peintures, semble n’être qu’un accessoire dans ses récits ; il a fait un cadre de ce qui devait être le tableau. Que de choses dans cette France africaine pour un observateur et un moraliste ! M. de Molènes renouvellera ses études ; au lieu de se livrer trop complaisamment à des effusions personnelles qui se ressentent un peu de ses indulgentes théories sur l’amour, il s’attaquera enfin aux grands sujets, aux sujets qui lui appartiennent, et qu’il n’a fait qu’indiquer.
Je veux terminer en exprimant cet espoir. On a vu que M. de Molènes, depuis le jour où il écrivait Valpéri, a accompli bien des progrès. Certes l’enthousiasme ne lui a jamais fait défaut ; « l’enthousiasme est toujours sacré pour moi, s’écrie-t-il quelque part. C’est ce que le langage poétique appelle inspiration et ce que le langage religieux appelle l’esprit. — Or tout péché et tout blasphème sera remis aux hommes, dit l’Évangile, mais le blasphème contre l’esprit ne sera pas remis. » M. de Molènes n’a jamais blasphémé l’esprit, il a toujours obéi, sous maintes formes différentes, à la généreuse folie de l’idéal. Est-il beaucoup d’écrivains qui aient mérité un tel éloge ? Cet enthousiasme appliqué d’abord à des choses qui n’en étaient pas dignes, on l’a vu s’épurer peu à peu ; il s’est transformé surtout le jour où l’auteur de Briolan a été, comme il dit, ordonné soldat. Il faut bien l’avouer cependant, la transformation n’est pas encore décisive et complète ; que M. de Molènes perfectionne son œuvre, qu’il renonce une fois pour toutes à ce mélange adultère des idées spiritualistes et des dissipations voluptueuses. On voudrait sentir un peu moins chez le soldat régénéré l’esprit de ces gentilshommes blasés qui avaient séduit sa jeunesse. Devenez, lui dirai-je, le moraliste et le peintre de la vie militaire. Si vous conduisez Valpéri et Briolan sous la tente des spahis, qu’ils y disparaissent complètement, transfigurés par le baptême du feu ! En face des générations matérialistes qui s’élèvent, peignez l’enthousiasme du devoir, la beauté de l’idéalisme en action. Ouvrez-vous à vous-même une carrière toute nouvelle, dont votre œuvre ne semble avoir été jusqu’ici que la préparation. La vie de soldat est une école de grandeur morale ; inspirez-vous de cette pensée que vous avez vivement mise en relief. — Ces conseils ne surprendront pas M. de Molènes, il se les donne à lui-même en maintes rencontres avec une spirituelle franchise. L’autre jour encore, dans la plus récente de ses histoires de guerre et d’amour, une femme, dès le début du récit, lui tenait à peu près le même langage ; « Parlez-moi, disait cette personne, qui semble apprécier exactement l’écrivain à qui elle s’adressait ainsi, parlez-moi des choses éternelles ! »
SAINT-RENE TAILLANDIER.                                                                                                                                                                                  

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